Allocution de M. Jacques CHIRAC, Président
de la République, lors de sa visite aux forces aériennes,
océanique et stratégiques.
Landivisiau - l'Ile Longue / Brest (Finistère)
Jeudi 19 janvier 2006
( Pour text in anglais Link
)
Madame
la ministre,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le chef d'état-major des Armées,
Messieurs les chefs d'état-major,
Mesdames et messieurs,
C'est
un réel plaisir de me retrouver aujourd'hui parmi vous,
à l'Ile Longue. Je suis heureux de pouvoir rencontrer
les femmes et les hommes, militaires et civils, qui participent
à l'accomplissement d'une mission fondamentale pour
notre indépendance et notre sécurité
: la dissuasion nucléaire.
La
création d'une force nationale de dissuasion a constitué,
pour la France, un véritable défi qui n'a pu
être relevé que par l'engagement de tous. Elle
a imposé de mobiliser toutes les énergies, de
développer nos capacités de recherche, de trouver
des solutions innovantes à toutes sortes de problèmes
techniques. La dissuasion nucléaire est ainsi devenue
l'image même de ce qu'est capable de produire notre
pays quand il s'est fixé une tâche et qu'il s'y
tient.
Je
tiens ici à rendre hommage aux chercheurs et ingénieurs,
du CEA et de toutes les entreprises françaises, qui
nous permettent d'être toujours en pointe dans des secteurs
vitaux comme les sciences de la matière, la simulation
numérique, les lasers, et notamment le laser mégajoule,
les technologies nucléaires et celles de l'espace.
Je veux prolonger cet hommage à toutes celles et à
tous ceux qui soutiennent, d'une façon ou d'une autre,
nos forces nucléaires : personnel de la DGA, cadres
et ouvriers des sociétés et groupes industriels
associés, gendarmerie du contrôle gouvernemental,
militaires de toutes les armées.
Mes
pensées vont bien sûr en premier lieu aux équipages
des composantes océanique et aéroportée
qui, en permanence, dans la discrétion la plus totale,
assurent la plus longue et la plus importante des missions
opérationnelles. J'ai fixé un taux de posture
exigeant, je le sais, mais qui correspond aux besoins de sécurité
de notre pays. Je sais quelles contraintes il impose. On parle
rarement de vous mais je veux saluer votre valeur exceptionnelle
et votre très grand mérite. La permanence de
la dissuasion, remarquablement tenue depuis quarante ans,
est en soi un éloge le plus éloquent.
Je
tiens à associer vos familles à cet hommage,
et tout particulièrement les familles des équipages
de sous-marins. Je mesure combien la patrouille opérationnelle
représente d'éloignement, de solitude, et parfois
de souffrances.
Mesdames,
Messieurs, cette mission, vous l'effectuez dans un environnement
en constante évolution.
Avec
la fin de la guerre froide, nous ne faisons actuellement l'objet
d'aucune menace directe de la part d'une puissance majeure,
c'est vrai.
Mais
la fin du monde bipolaire n'a pas fait disparaître les
menaces contre la paix. Dans de nombreux pays se diffusent
des idées radicales prônant la confrontation
des civilisations, des cultures, des religions. Aujourd'hui,
cette volonté de confrontation se traduit par des attentats
odieux, qui viennent régulièrement nous rappeler
que le fanatisme et l'intolérance mènent à
toutes les folies. Demain, elle pourrait prendre d'autres
formes, encore plus graves et, peut-être, impliquer
des Etats.
La
lutte contre le terrorisme est l'une de nos priorités.
Nous avons pris un grand nombre de mesures et de dispositions
pour répondre à ce danger. Nous continuerons
sur cette voie, avec fermeté et détermination.
Mais il ne faut pas céder à la tentation de
limiter l'ensemble des problématiques de défense
et de sécurité à ce nécessaire
combat contre le terrorisme. Ce n'est pas parce qu'une nouvelle
menace apparaît qu'elle fait disparaître toutes
les autres.
Notre
monde est en constante évolution, à la recherche
de nouveaux équilibres politiques, économiques,
démographiques, militaires. Il est caractérisé
par l'émergence rapide de nouveaux pôles de puissance.
Il est confronté à l'apparition de nouvelles
sources de déséquilibres : le partage des matières
premières, la distribution des ressources naturelles,
l'évolution des équilibres démographiques
notamment. Cette évolution pourrait être cause
d'instabilité, surtout si elle devait s'accompagner
d'une montée des nationalismes.
Certes,
il n'y a aucune fatalité à voir, dans un futur
prochain, la relation entre les différents pôles
de puissance sombrer dans l'hostilité. C'est d'ailleurs
pour prévenir ce danger que nous devons uvrer
à un ordre international fondé sur la règle
de droit et sur la sécurité collective, sur
un ordre plus juste, plus représentatif. Que nous devons
aussi engager tous nos grands partenaires à faire le
choix de la coopération plutôt que celui de la
confrontation. Mais nous ne sommes à l'abri, ni d'un
retournement imprévu du système international,
ni d'une surprise stratégique. Toute notre Histoire
nous l'enseigne.
Notre
monde est également marqué par l'apparition
d'affirmations de puissance qui reposent sur la possession
d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques. D'où
la tentation de certains Etats de se doter de la puissance
nucléaire, et ceci en contravention avec les traités.
Des essais de missiles balistiques, dont la portée
ne cesse d'augmenter, se multiplient partout dans le monde.
C'est ce constat qui a conduit le Conseil de Sécurité
des Nations Unies à reconnaître que la prolifération
des armes de destruction massive, et de leurs vecteurs associés,
constituait une menace réelle pour la paix et pour
la sécurité internationale.
Enfin,
il ne faut pas ignorer la persistance des risques plus traditionnels
d'instabilité régionale. Il existe, malheureusement,
partout dans le monde des risques de telle nature.
Mesdames,
Messieurs,
Face
aux crises qui secouent le monde, face aux nouvelles menaces,
la France a toujours choisi, d'abord, la voie de la prévention.
Celle-ci demeure, sous toutes ses formes, le socle même
de notre politique de défense. S'appuyant sur le droit,
l'influence et la solidarité, la prévention
passe par l'ensemble des actions de notre diplomatie qui,
sans cesse, s'efforce de dénouer les crises qui peuvent
naître ici ou là. Elle passe aussi par toute
une gamme de postures relevant des domaines de la défense
et de la sécurité, au premier rang desquelles
se trouvent les forces prépositionnées.
Mais
ce serait faire preuve d'angélisme que de croire que
la prévention, seule, suffit à nous protéger.
Pour être entendus, il faut aussi, lorsque c'est nécessaire,
être capable de faire usage de la force. Nous devons
donc disposer d'une capacité importante à intervenir
en dehors de nos frontières, avec des moyens conventionnels,
afin de soutenir et de compléter cette stratégie.
Une
telle politique de défense repose sur la certitude
que, quoiqu'il arrive, nos intérêts vitaux seront
garantis.
C'est
le rôle attribué à la dissuasion nucléaire
qui s'inscrit dans la continuité directe de notre stratégie
de prévention. Elle en constitue l'expression ultime.
Face
aux inquiétudes du présent et aux incertitudes
du futur, la dissuasion nucléaire demeure la garantie
fondamentale de notre sécurité. Elle nous donne
également, d'où que puissent venir les pressions,
le pouvoir d'être maîtres de nos actions, de notre
politique, de la pérennité de nos valeurs démocratiques.
Dans
le même temps, nous continuons à soutenir les
efforts internationaux en faveur du désarmement général
et complet, et, en particulier, la négociation d'un
traité d'interdiction de la production de matières
fissiles pour les armes nucléaires. Mais nous ne pourrons
évidemment avancer sur la voie du désarmement
que si les conditions de notre sécurité globale
sont maintenues et si la volonté de progresser est
unanimement partagée.
C'est
dans cet esprit que la France a maintenu ses forces de dissuasion,
tout en les réduisant, conformément à
l'esprit du traité de non-prolifération et au
respect du principe de stricte suffisance.
C'est
la responsabilité du chef de l'Etat d'apprécier,
en permanence, la limite de nos intérêts vitaux.
L'incertitude de cette limite est consubstantielle à
la doctrine de dissuasion.
L'intégrité
de notre territoire, la protection de notre population, le
libre exercice de notre souveraineté constitueront
toujours le cur de nos intérêts vitaux.
Mais ils ne s'y limitent pas. La perception de ces intérêts
évolue au rythme du monde, un monde marqué par
l'interdépendance croissante des pays européens
et aussi par les effets de la mondialisation. Par exemple,
la garantie de nos approvisionnements stratégiques
ou la défense de pays alliés, sont, parmi d'autres,
des intérêts qu'il convient de protéger.
Il appartiendrait au Président de la République
d'apprécier l'ampleur et les conséquences potentielles
d'une agression, d'une menace ou d'un chantage insupportables
à l'encontre de ces intérêts. Cette analyse
pourrait, le cas échéant, conduire à
considérer qu'ils entrent dans le champ de nos intérêts
vitaux.
La
dissuasion nucléaire, je l'avais souligné au
lendemain des attentats du 11 septembre 2001, n'est pas destinée
à dissuader des terroristes fanatiques. Pour autant,
les dirigeants d'Etats qui auraient recours à des moyens
terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient
d'utiliser, d'une manière ou d'une autre, des armes
de destruction massive, doivent comprendre qu'ils s'exposent
à une réponse ferme et adaptée de notre
part. Et cette réponse peut être conventionnelle.
Elle peut aussi être d'une autre nature.
Depuis
ses origines, la dissuasion n'a jamais cessé de s'adapter
à notre environnement et à l'analyse des menaces
que je viens de rappeler. Et ceci, dans son esprit, comme
dans ses moyens. Nous sommes en mesure d'infliger des dommages
de toute nature à une puissance majeure qui voudrait
s'en prendre à des intérêts que nous jugerions
vitaux. Contre une puissance régionale, notre choix
n'est pas entre l'inaction et l'anéantissement. La
flexibilité et la réactivité de nos forces
stratégiques nous permettraient d'exercer notre réponse
directement sur ses centres de pouvoir, sur sa capacité
à agir. Toutes nos forces nucléaires ont été
configurées dans cet esprit. C'est dans ce but, par
exemple, que le nombre des têtes nucléaires a
été réduit sur certains des missiles
de nos sous-marins.
Mais,
notre concept d'emploi des armes nucléaires reste bien
le même. Il ne saurait, en aucun cas, être question
d'utiliser des moyens nucléaires à des fins
militaires lors d'un conflit. C'est dans cet esprit que les
forces nucléaires sont parfois qualifiées "d'armes
de non emploi". Cette formule ne doit cependant pas laisser
planer le doute sur notre volonté et notre capacité
à mettre en oeuvre nos armes nucléaires. La
menace crédible de leur utilisation pèse en
permanence sur des dirigeants animés d'intentions hostiles
à notre égard. Elle est essentielle pour les
ramener à la raison, pour leur faire prendre conscience
du coût démesuré qu'auraient leurs actes,
pour eux-mêmes et pour leurs Etats. Par ailleurs, nous
nous réservons toujours, cela va de soi, le droit d'utiliser
un ultime avertissement pour marquer notre détermination
à protéger nos intérêts vitaux.
Ainsi,
les principes qui sous-tendent notre doctrine de dissuasion
n'ont pas changé. Mais ses modalités d'expression
ont évolué, et continuent d'évoluer,
pour nous permettre de faire face au contexte du XXIe siècle.
Constamment
adaptés à leurs nouvelles missions, les moyens
mis en uvre par les composantes océanique et
aéroportée permettent d'apporter une réponse
cohérente à nos préoccupations. Grâce
à ces deux composantes, différentes et complémentaires,
le chef de l'Etat dispose d'options multiples, couvrant toutes
les menaces identifiées.
La
modernisation et l'adaptation de ces capacités sont
donc tout à fait nécessaires. Notre dissuasion
doit conserver son indispensable crédibilité
dans un environnement géographique qui évolue.
Il
serait irresponsable d'imaginer que le maintien de notre arsenal
actuel pourrait, après tout, suffire. Que deviendrait
la crédibilité de notre dissuasion si elle ne
nous permettait pas de répondre aux nouvelles situations
? Quelle crédibilité aurait-elle vis à
vis de puissances régionales si nous en étions
restés strictement à une menace d'anéantissement
total? Quelle crédibilité aurait, dans le futur,
une arme balistique dont le rayon d'action serait limité?
Ainsi, le M51, grâce à sa portée intercontinentale,
et l'ASMPA nous donneront, dans un monde incertain, les moyens
de couvrir les menaces d'où qu'elles viennent et quelles
qu'elles soient.
De
même, nul ne peut prétendre qu'une défense
anti-missiles suffit à contrer la menace représentée
par des missiles balistiques. Aucun système défensif,
aussi sophistiqué soit-il, ne peut être efficace
à 100%. Nous n'aurons jamais la garantie qu'il ne pourra
être contourné. Fonder toute notre défense
sur cette unique capacité inviterait, en réalité,
nos adversaires à trouver d'autres moyens pour mettre
en uvre leurs armes nucléaires, chimiques ou
bactériologiques. Un tel outil ne peut donc être
considéré comme un substitut de la dissuasion.
Mais il peut la compléter en diminuant nos vulnérabilités.
C'est pourquoi la France s'est résolument engagée
dans une réflexion commune, au sein de l'Alliance atlantique,
et développe son propre programme d'autoprotection
des forces déployées.
La
sécurité de notre pays et son indépendance
ont un coût. Il y a quarante ans, la part d'investissements
du ministère de la Défense consacrée
aux forces nucléaires était de 50%. Depuis,
cette part a constamment été réduite
et ne devrait représenter en 2008 que 18% des investissements.
Aujourd'hui, dans l'esprit de stricte suffisance qui la caractérise,
notre politique de dissuasion représente globalement
moins de 10% du budget total de la Défense. Les crédits
qui lui sont consacrés portent sur des techniques de
pointe et soutiennent massivement et essentiellement l'effort
de recherche scientifique, technologique et industriel de
notre pays.
10%
de notre effort de défense, c'est le prix juste et
suffisant pour doter notre pays d'une assurance de sécurité
qui soit crédible et pérenne. Et je vous le
dis, la mettre en cause serait parfaitement irresponsable.
En
outre, le développement de la Politique Européenne
de Sécurité et de Défense, l'imbrication
croissante des intérêts des pays de l'Union européenne,
la solidarité qui existe désormais entre eux,
font de la dissuasion nucléaire française, par
sa seule existence, un élément incontournable
de la sécurité du continent européen.
En 1995, la France avait émis l'idée ambitieuse
d'une dissuasion concertée afin d'initier une réflexion
européenne sur le sujet. Ma conviction demeure que
nous devrons, le moment venu, nous poser la question d'une
Défense commune, qui tiendrait compte des forces de
dissuasion existantes, dans la perspective d'une Europe forte,
responsable de sa sécurité. Les pays de l'Union
ont, d'ailleurs, commencé à réfléchir
ensemble, à ce que sont, ou ce que seront, leurs intérêts
de sécurité communs. Et je souhaite que cette
réflexion s'approfondisse, c'est une première
et nécessaire étape.
Mesdames,
Messieurs,
Depuis
1964, la France dispose d'une dissuasion nucléaire
autonome. Ce sont les enseignements de l'Histoire qui avaient
conduit le général de Gaulle à faire
ce choix crucial. Pendant toutes ces années, les forces
nucléaires françaises ont assuré la défense
de notre pays et ont largement contribué à préserver
la paix. Elles continuent aujourd'hui à veiller, en
silence, pour que nous puissions vivre dans un pays de liberté,
maître de son avenir et de son destin. Elles continuent
et continueront demain d'être le garant ultime de notre
sécurité.
En
tant que chef des Armées et au nom des Françaises
et des Français, je veux exprimer la reconnaissance
et la gratitude de la Nation à toutes celles et tous
ceux qui concourent à cette mission essentielle.
Je vous
remercie.
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